dimanche 15 novembre 2009

Livre et percée numérique: tentative d'analyse subjective de la situation. (Libre rapport sur le Milieu)

Avertissement:
Les personnes qui œuvrent dans les métiers du Livre n'y travaillent pas par hasard. La majorité d'entre-elles porte un intérêt réel au Livre. Dans cette période de confusion actuelle tant économique que conjoncturelle, le commercial tend à remplacer le professionnel du Livre; le regard n'est plus le même. La considération humaine est réduite à peau de chagrin. Le découragement latent et le dégoût de la "marchandise Livre" partout présent. Cette situation laisse à penser que les liseuses viennent à point nommer pour rétablir un équilibre, assainir un "marché" gouverné à l'aveugle sur des calculs à court terme. Les personnes qui s'attachent à une rigueur morale et intellectuelle, intègres sur le plan professionnel, ont d'autant plus de mérite qu'elles sont rares et isolées. Pourtant, on les retrouve partout quelque soit le niveau hiérarchique ou la taille de l'entreprise.
Je leur dédie ce texte.

Depuis quelques années, nous pouvons lire et entendre des personnes qui s'intéressent au numérique de par leur passion ou leur profession.

1° Il y a les progressistes qui sont loin d'être aveuglés par leur enthousiasme. Ils analysent avec justesse le mouvement actuel, dénoncent certains écueils de la numérisation mais démontrent aussi et surtout son aspect positif. Ils comparent les liseuses, leurs potentialités. Ils font un bon travail d'amateur (au sens noble du terme). Ce ne sont pas de doux rêveurs; ces passionnés, parfois professionnels du Livre, attirent l'attention sur les avantages que l'on peut tirer de ces nouveaux supports de lecture mais aussi sur les dangers que la numérisation peut engendrer si elle n'est pas abordée à sa juste valeur.
Malheureusement, les décisionnaires semblent hermétiques ou sourds à leurs discours.

2° -D'une part, les politiques entretiennent une vision archaïque d'un système qui les dépasse de par leur manque d'intérêt, les copinages et (ou) l' ignorance (de trop nombreux exemples nous ont fait rire -Chirac avec la souris- nous ont affligés -l'utilisation abusive du terme "pirate"lors du vote de la loi Hadopi ou la volonté de taxer la publicité sur internet- ont titillé notre "mauvais esprit" comme la proposition de loi sur la péremption des données "gênantes"sur internet).
-D'autre part, les éditeurs défendent leur pré carré; ils savent ce qu'ils ont à perdre et cherchent à préserver leurs intérêts. Ils se méfient de la gratuité, de l'immatérialité et d'une perte de contrôle des acteurs du Livre. La profession qui a longtemps été à l'abri de l'industrialisation, du capitalisme à court terme, a gardé dans son fonctionnement un paternalisme sclérosant. Les éditeurs écoutent mais n'entendent pas (ou le contraire) , pire ils refusent toute discussion notamment avec les auteurs. Quand ils dialoguent, c'est que les décisions sont prises.
-Chacun défend sa vision du "numérique".
Pourtant, tout en traînant des pieds, des alliances se créent, des stratégies se mettent en place, certains groupes travaillent sur des systèmes de numérisation, de vente en ligne ou de bases de données. Globalement, il ressort malheureusement un manque de vision d'avenir concernant les potentialités du support numérique et une absence de fonds lourds à investir.

Qu'en est-il des autres professionnels de la chaîne du Livre?

3° Les distributeurs (souvent liés à des groupes éditoriaux, aux mêmes conglomérats qui mettent en place les stratégies numériques à grande échelle) ont tout à perdre dans la numérisation: La distribution est une des pièces maîtresses (pour résumer de façon sommaire) dans le système de cavalerie comptable dont souffre toute la chaîne du Livre!
En effet, pour rentabiliser leurs entrepôts gigantesques, les gros trusts ont dû acheter, regrouper des maisons d'édition, les inciter à produire plus (pour remplir les entrepôts) et à développer le système d'office (envoi des nouveautés aux libraires avec possibilité de crédit sur les invendus retournés) pour faire tourner la machine. La production (facturation) augmentant pour compenser les retours (crédits), les centres arrivent à saturation, la machine s'emballe.
Ce traitement de marchandises par flux et reflux est une des spécificités de la logistique du Livre. Il engendre un système de crédit sur retour qui est une perversité comptable, une des faiblesses de l'industrie du Livre car si l'un des maillons de la chaîne se brise, c'est toute la machine qui s'enraye. Face à la dématérialisation, les distributeurs vont devoir s'adapter. Vont-ils opérer, à plus ou moins long terme, une diversification au profit d'autres marchandises ou se tourner vers d'autres marchés (particuliers, collectivités...)? Les éditeurs, diffuseurs passeront-ils par d'autres acteurs? Les plateformes logistiques retrouveront-elles une taille "humaine", à l'échelle locale notamment? Beaucoup de questions dont je n'ai pas les réponses.

Loin de l'industrie du Livre mais dépendant de celle-ci, il y a l'auteur.

4° Depuis longtemps les auteurs envisagent l'avenir par rapport aux supports de lecture.
Comme pour la musique et le cinéma, il y a quelques "privilégiés" que nous délaisseront au profit du plus grand nombre. Leurs intérêts se rapprochent généralement de celui des gros éditeurs. Ces derniers, estimant être les seuls autorisés à tenir un discours économique et juridique sérieux et cohérent sur le droit d'auteur, je vous renvoie au chapitre précédent et au site du SNE.
De nombreux auteurs, donc , testent de nouvelles approches, tant au niveau de l'écrit que de la diffusion de leur œuvre. Les essais de François Bon à ce sujet sont fort intéressants, de même que les propos des bloggueurs qui adaptent leurs créations en fonction du support (papier ou numérique).
La création se marie avec le support, profite de son format, de ses potentialités, de son ergonomie, de ses qualités et de ses défauts. Les auteurs font acte d'inventivité par rapport à la narration, au lettrage, au rythme de lecture et d'écriture, au design. Ce mouvement devrait s'accélérer avec l'arrivée des "natives" (ceux qui sont nés un ordinateur à la main) et le développement de plus en plus poussé et attractif des logiciels.
L'approche d'un nouvel outil, sa prise en main, ne fait que développer la créativité humaine sans faire table rase de l'existant: on construit "avec" pas "contre"!
Le numérique laisse aussi espérer une meilleure diffusion des œuvres de création. Il peut être utile à l'auteur pour se faire repérer, pour "prouver" qu'il existe, pour trouver ou garder un éditeur, pour être en contact direct avec son lectorat, pour s'auto-éditer à moindre risque, pour s'exprimer librement, sans trop de contrainte.

[Le personnel enseignant devrait apprendre aux enfants à se servir des outils multimédias, à en comprendre les enjeux, les risques, leurs intérêts et leurs dangers - appréhender et réfléchir-]

Un auteur peut aussi espérer voir ses œuvres épuisées à nouveau accessibles au grand public.

* Par contre les problématiques soulevées ar le numérique se situent au niveau du respect et de l'intégrité d'une œuvre, à la protection de celle-ci par rapport au pillage et au droit d'auteur (moral et pécuniaire).
Des lois existent mais les rapports à l'œuvre de création ne sont pas les mêmes selon l'histoire culturelle des régions du Monde. De plus, le terrain est miné par le combat que mènent les grandes puissances économiques entre elles.
Seule l'Unesco ou une législation internationale pourrait défendre le droit des auteurs.
Le nerf de la guerre reste l'argent, la rémunération des auteurs, car ce sont les seuls aujourd'hui à nourrir le système (internet comme les métiers du Livre) sans réussir à en vivre.
De là à envisager un salaire universel de base...

Revenons à la réalité le libraire.

5° Ceux-ci sont confrontés à de nombreux problèmes. Je ne m'étendrai pas sur les problèmes économiques.
Ils ont su s'adapter à l'arrivée des sites de vente en ligne (les libraires de livres anciens ont rebondi de façon exemplaire sur les potentialités d'internet), mais de nombreuses librairies courbent l'échine face à une concurrence massive qui possèdent une logistique qui va de pair avec une trésorerie conséquente. Depuis quelques années, on ne compte plus les fermetures, à Paris notamment, de librairies et ce ne sont ni les ouvertures ni les aides publiques qui vont inverser la situation.
Va-t-on avoir des librairies subventionnées, soutenues par les collectivités publiques (comme les cinémas de quartier) avec toutes les problématiques induites?

De plus en plus de bornes apparaissent dans les boutiques avec des offres de liseuses et lecture numérique. Le post de Charles Kermarec est très révélateur des inquiétudes à avoir pour le maillon obsolète que serait la librairie. Les librairies vendront-elles des livres "papier" et des fichiers numériques, développeront-elles une offre parallèle (poste, papeterie, salon de thé, rencontres et réunions publiques, impression à la demande...)?
Bien sûr avec les fichiers numériques, il y aura moins de manutention, pas de retours d'invendus (donc logiquement une trésorerie plus saine) mais qu'en sera-t-il du choix, du conseil?
Qu'en sera-t-il du lieu (de son importance pour le bien-être du client, sa mise en condition, en disponibilité), du lien qui se noue (du premier contact timide à la visite régulière), de la convivialité, de l'atmosphère?
La force du libraire est le conseil, sa connaissance des livres et de l'humain, sa capacité à transmette le savoir.
Pour la prescription et la présentation, rien ne remplace encore le libraire. Il suffit de fouiller sur les sites en ligne pour ressentir un profond ennui, il suffit de faire une recherche sur internet pour en constater les limites. Mais tout change, très vite.
Il leur faudra les reins solides, il leur faudra s'adapter et s'accrocher à leur savoir, il leur faudra le soutien infaillible de toute la profession, et c'est ainsi que... on peut rêver.

Plusieurs points pour finir:

1° La numérisation massive est une chance pour l'accès au savoir, pour les archives et les œuvres orphelines, pour les livres délaissés par leurs éditeurs (il est, par exemple, quasiment impossible de trouver les premières pièces d'Arrabal).
Mais la numérisation massive ne sert à rien, telle qu'elle est pratiquée actuellement pour les livres d'Art. Certaines archives sont illisibles ou inutilisables mises à disposition comme des paquets de feuilles posés sur la table. Il faudrait un travail de nettoyage, parfois de reformatage, de recadrage des œuvres présentées quitte à mettre les deux versions en parallèle ou en superposition (système de calques).
Certains éditeurs, certaines institutions se donnent les moyens humains et matériels de le faire.
Là aussi, on pourrait parler de développement durable ou raisonné.

2° La défense de la langue fait partie des devoirs de nos États. Une diffusion massive de l'anglais (les États-Unis d'Amérique sont volontairement laxistes en ce qui concerne la diffusion de leurs œuvres; celles-ci "conditionnant" les populations à un mode de vie et de pensée en vue d'acquérir de nouveaux marchés) couplée à une législation trop restrictive de notre seul pays en ce qui concerne la création francophone (ou sa majeure partie), serait (est) dramatique pour notre langue. Il n'est pas rare de ne trouver des œuvres françaises que dans leur version traduite ou sur des sites étrangers. (Et qu'on ne vienne pas me parler du droit d'auteur quand on voit le nombre de livres à prix bradés, soldés et le marché des services de presse!)

3° Les liseuses actuelles ne sont guère attrayantes, souvent archaïques et chères. Un de leurs intérêts se situe dans leur luminosité qui fatigue moins que les écrans d'ordinateur. Mais, l'arrivée prochaine de supports adaptés à des prix attractifs devrait changer la donne. Les téléphones portables sont un bel exemple de ce que l'on peut envisager: la mise en réseau, l'interactivité sont parmi les atouts de ces nouveaux outils de communication; leur actualisation (presse, ouvrage millésimé...); leurs fonctions multimédia (dictionnaire, encyclopédie...); leurs capacités (mémoire, vitesse...); leurs multiples usages (agenda, appareil photo, GPS, guide touristique...)
... j'en oublie tant les utilisations et possibilités sont nombreuses; à commencer par la lecture dans sa simplicité revigorante. Les aveugles et mal-voyants devraient bénéficier de ce mouvement. En espérant que la concurrence fasse baisser les prix, motive chercheurs et commerciaux sans nuire à l'interopérabilité ni multiplier les formats de fichiers.

4° Méfions-nous toutefois du contrôle des lectures, de la censure. De nombreux évènements nous incitent à la prudence (Apple avec la pornographie, Amazon et la suppression de fichiers, l'intérêt judiciaire porté aux bibliothèques, le développement de l'auto-censure). Le danger du "flicage" est permanent, l'accès privé ou réservé à certaines données est nécessaire.

5° Qu'en est-il du prix d'un fichier numérique présenté par l'éditeur?
-ce qui coûte moins cher: il n'y a plus de transport, de stockage physique, d'envoi de service de presse par poste ou coursier, il n'y a plus d'impression...
-ce qui coûte plus cher: la TVA est de 19.6% au lieu de 5.5% pour le format "Gutenberg".
La protection qui est à la charge du libraire pour le livre papier revient à la charge de l'éditeur pour le numérique. Dans un cas comme dans l'autre, les systèmes sont très chers pour une efficacité somme toute relative.
Les salaires dans les métiers du Livre sont très bas, ce n'est un secret pour personne. Les spécialistes employés pour tout ce qui touche au "numérique" travaillent dans un domaine de concurrence non spécifique au Livre. Leurs salaires s'alignent sur ceux du marché et sont plus élevés que ceux pratiqués généralement dans l'édition.

6° La prise de participation de la Caisse des dépôts et consignations dans le capital de Dailymotion est significative du positionnement de l'État sur une offre universelle, et sur le contrôle de celle-ci.

7° La question des abonnements dont le prix additionné devient prohibitif devrait amener à réfléchir quant à l'accès à la connaissance tant le rapport à l'argent, à la valeur des choses ou la reconnaissance du travail a perdu son sens.
Vaste sujet!


Bibliographie succincte:

Typographie du Livre français sous la direction d'Olivier Bessard-Banquy (Presses Universitaires de Bordeaux)
Situation de l'édition et de la librairie, revue Lignes n°20
L'édition sous influence de j. et G.Brémond (Liris)
Éditeurs indépendants: de l'âge de raison vers l'offensive de Gilles Cohen (Alliance)
Édition, l'envers du décor de Martine Prosper (Nouvelles éditions lignes)
La vie du livre contemporain: étude sur l'édition littéraire de 1975 à 2005 d'Olivier Bessard-Banquy (Presses Universitaires de Bordeaux)
Les ouvrages du Cercle de la Librairie sont tous issus d'un travail admirable. Malheureusement, leur prix est souvent proportionnel.

En PDF:

Rapport sur le livre numérique.
Le livre pour tous de Marie Lebert.
Les mutations du Livre de Marie Lebert 2007.
La bataille Hadopi par In Libro Veritas.

Quelques sites pour se tenir informé:
Association des professionnels de l'édition
Bibliobs
Actualitté
Les sites indiqués dans notre rubrique "Autour de l'écrit".

Pour finir, je renvoie sur les trois articles que j'avais écrit précédemment, tâche inachevée tant les choses évoluent rapidement.

Monsieur.

vendredi 6 novembre 2009

Le Club des Incorrigibles Optimistes

Le Club des Incorrigibles Optimistes en un mot? Délectable.
Il peut sembler impressionnant quand vous le découvrez, là, sur la table de votre libraire... il deviendra pourtant très vite la bulle d'air de votre journée:

À Paris, en 1959, des apatrides venus des pays communistes d'Europe Centrale et de l'Est ont constitué un club d'échecs dans un bistrot du Quartier Latin, le Balto.

Michel, jeune lycéen parisien, va s'immiscer dans leur Club et les écouter parler de leur histoire, de leurs origines et de ce qui les a mené là.
À Paris ils sont pauvres et semblent hors du temps, dépassés par la société. Dans leur pays d'origine ils étaient prince, chirurgien, pilote d'avion ou prof de propagande spécialisé dans l'annulation pur et simple de l'existence des ennemis d'État.
Ils ont dû reprendre à zéro une vie brisée par et pour le communisme, qu'ils aiment ou qu'ils détestent; les discussions politiques pourtant interdites dans leur Club sont fréquentes et animées: les histoires du passé ont souvent la vie dure...
Deux personnages très médiatiques de l'époque fréquente ce club, deux hommes qui ont aidés beaucoup d'étrangers dans leur situation: Joseph Kessel et Jean-Paul Sartre se joignent aux autres membres du club, travaillent dans cette atmosphère feutrée ou fête les grands événements de leur vie.

Michel, lui, subit son époque: entre sa famille affaiblie par une lutte des classes sans merci, un oncle vivant de près la fin de l'Algérie Française et un frère décidé à couper les ponts avec père, mère et copains, un ami parti combattre en Afrique du Nord et une amie aux nerfs fragiles, le Club des apatrides apparaît comme un endroit apaisant...

Passionnant, sans ralenti, le Club des Incorrigibles Optimistes est l'un des meilleurs romans de la rentrée, aux côtés de la Vaine Attente de Nadeem Aslma et de Ce que je sais de Vera Candida de Véronique Ovaldé.
À découvrir, donc, et à inclure dans la liste des cadeaux de Noël de vos proches!

-Madame-

Le Club des Incorrigibles Optimistes
de Jean-Michel Guenassia
éditions Albin Michel 2009


samedi 5 septembre 2009

La vaine attente

Un pays, l'Afghanistan, carrefour mondial des tragédies.
Une maison, celle de Marcus, synonyme d'abri pour ses occupants.
Quatre personnages, quatre origines, quatre destins qui s'y rejoignent et s'y entremêlent.

La vaine attente nous conte la richesse d'un pays aujourd'hui plongé dans l'horreur de la guerre et l'amour que portent ses habitants pour son passé, l'espoir (vain?) pour son avenir. Un livre bouleversant aux images tantôt dures, tantôt poétiques qui éclairent les conflits vécus par cette région du monde d'un faisceau plus large, plus cru.
La poésie de certains passages, sur des lieux, des personnages, raisonne durant toute la lecture de ce livre passionnant par-delà les tensions, les coups portés au peuple afghan et aux personnages des différents horizons se croisant dans ce carrefour des tragédies.

Pour un libraire, ce n'est pas un livre "facile à vendre", il reste pourtant l'ouvrage le plus profond et le plus intéressant de tout ceux que j'ai pu lire pour cette nouvelle rentrée littéraire.

-Madame-

La vaine attente
de Nadeem Aslam
éditions du Seuil 2009

mardi 14 juillet 2009

De la dame écouillée

Au Moyen-Âge, un seigneur laissa peu à peu les rênes du pouvoir à sa femme, tant en ce qui concerne la gestion de la maisonnée que ce qui touche l'ensemble des terres et de leurs vassaux.
La femme, au fond méchant et cruel, profita tant et si bien de la situation qu'elle devint régente à la place du régent...
Dénigrant son époux devant le monde, s'opposant systématiquement à ses décisions et invitant sa fille à faire de même avec son jeune mari, elle met les nerfs de son gendre à très rude épreuve.
Celui-ci trouve un moyen pour le moins saignant de donner une leçon mémorable à sa belle-mère...
Fabliau cruel, il me fait rire par le subterfuge utilisé et par la morale on ne peut plus misogyne.
Que les féministes sans concessions ne s'arrêtent pas à ce livre: il avait déjà fait scandale il y a quelques siècles de cela en mettant en scène la médiocrité de personnages masculins et la méchanceté de certaines femmes de la haute noblesse, idée inconcevable (et surtout inracontable) à l'époque...
À noter que la traduction depuis l'ancien français est accompagnée d'une version de cette petite fable en langue d'origine.

Concernant la Très petite collection des éditions Allia, il faut savoir qu'à très petit prix (3€), elle nous propose des textes plus fouillés que les habituels "livres de caisse" que l'on trouve en librairie...
À découvrir absolument!

-Madame-

De la dame écouillée
Anonyme
Éditions Allia
Collection Très petite

jeudi 11 juin 2009

Les âmes brûlées

Un homme, brûlé au 4e degré après un grave accident de voiture, rencontre une jeune femme, patiente en psychiatrie, persuadée de l'avoir connu il y a 700 ans de cela.

Lui: sans ne jamais être nommé, star du X, il perd sa maison de production de films érotiques et ses amis, après l'accident qui le transforme en morceau de viande brûlé.
Il souffre dans sa chair, un serpent ronge son âme, son enfance ponctuée de drames le hante.

Elle: Elle se fait appeler Marianne Engel, reste persuadée de vivre depuis 7 siècles, prétend connaître l'ancien acteur de porno, lui affirme qu'il n'en est pas à sa première expérience extrême en matière de flammes. Aujourd'hui sculpteuse de pierre, elle dit donner vie aux gargouilles habitant ses blocs de pierre. Elle s'inflige un travail titanesque, et se souvient du temps ou elle était un génie de la calligraphie allemande.

La construction de ce récit me laisse pantoise: elle me fait penser à ces danseurs sur le fil, qui se tiennent à un haut niveau et évitent les affres d'une chute. Je ne suis absolument pas fan de romans à la Da Vinci Code, j'ai eu peur jusqu'à la fin que l'histoire ne dérape et nous emmène dans des contrées pseudo-fantastiques. Or ici rien de tout cela: l'Enfer de Dante, les légendes sur les éléments, l'Allemagne des érudits émaillent le roman de bout en bout et lui donne une dimension peu courante.
Histoires d'amour, d'aventures, galeries de personnages attachants, ce roman nous fait passer de la réalité la plus crue à la poésie inspirée.

À noter également, la qualité d'écriture et de traduction qui n'enlèvent rien au très grand plaisir de lecture trouvé dans ce livre.

Un site a été développé pour présenter cet ouvrage, lesamesbrulees.fr. Attention, ce site promotionnel ne doit pas faire fuir le lecteur effrayé par les plans médias trop agressifs. Je le répète, ce roman est un petit bijou, violent parfois, voire très saignant quand on découvre par quel processus un grand brûlé est soigné, mais mérite vraiment qu'on s'y arrête.

Excellente lecture à vous!

-Madame-

Les Âmes brûlées
de Andrew Davidson
éd. Plon 2009

mardi 3 mars 2009

L'absolue perfection du crime

Marin, jeune homme tout juste sorti de prison, retrouve sa "famille", bande de criminels de bas étages dont il est tacitement le chef de bande.
Il leur propose un casse bien plus important que tout ce qu'ils ont pu réaliser jusque là, qu'il a eu largement le temps de mûrir pendant son séjour au 9m² Palace: celui du casino.

"Ce sera l'absolue perfection du crime", a murmuré l'oncle.

Mais depuis le début, cette histoire sent le vinaigre.
Le narrateur, Pierre, fait parti de cette association de malfaiteurs depuis le début, et nous fait partager son malaise devant la proposition (trop?) ambitieuse de son ami d'enfance.

C'est l'échafaudage de ce plan ainsi que les relations ambigües entre les membres de l'équipe auxquels on assiste, impuissant, presque pris de pitié pour ce qui ne devrait pas manquer de leur arriver...

La construction du récit et l'écriture de Tanguy Viel donnent tout le relief à cette histoire de gangster à la saveur de dimanches froids et humides et de vieux docks désaffectés.

-Madame-

L'absolue perfection du crime
de Tanguy Viel
éditions de Minuit 2006

mardi 24 février 2009

Tribulations d'un précaire

Il existe certains boulots qu'on ne peut faire que malgré soi. De ces jobs trop difficiles pour les tenir plus de 3 semaines sans en perdre la raison. De ces postes qu'on ne réclame que l'estomac vide, en attendant des jours meilleurs.
Et puis parfois ces emplois s'enchaînent, se donnent la main, nous entraînent dans une lente descente en enfer.
Iain Levison nous décrit dans ses Tribulations sa propre expérience, au sortir d'une fac de lettres totalement inutile (voir dangereuse) pour un CV.
Avec humour, ironie et finesse, il nous invite dans un monde qu'on voudrait croire parallèle, mais qui n'est que trop réel.


-Madame-

Tribulations d'un précaire
de Iain Levinson
éditions Liana Levi, collection Piccolo
2009

lundi 1 décembre 2008

Qui touche à mon corps je le tue

Trois personnages gravitent autour de l'exécution d'une "faiseuse d'ange". Trois personnes violemment touchées par les conséquences de l'avortement bien avant sa légalisation en France, pour des raisons très différentes.

Lucie L., jeune femme à l'enfance remplie de lumière et de l'amour de sa mère, s'avorte en solitaire, loin de son mari envoyé au STO, pendant la guerre.

Marie G., condamnée à mort pour avortements multiples, et donc assassinats aux yeux de la justice française, vit sa dernière journée et revient sur sa vie, les enchaînements qui en ont fait une "sorcière", avant sa mort. Elle sera l'une des dernières femmes décapitées avant l'abolition de la peine de mort.

Enfin, Henri D., héritier de la charge d'exécuteur des hautes oeuvres, s'apprête à obéir aux ordres de l'Etat et à faire passer sur la planche à bascule le corps bientôt sans vie de Marie G., avec tout le professionalisme et les questions qu'il ne se pose plus sur le rôle que lui donne cette charge.

Une journée douloureuse, vécue avec ces trois êtres condamnés d'avance à subir les conséquences de ce qu'ils étaient, sont et sont devenus, dans un état d'esprit très clair et sans concession, dans la plus grande solitude. La violence des actes est dite sans fioritures, sans appitoiements, toute nue.

Un roman cru, touchant, violent mais sans volonté de faire voir l'horreur. Avoir les cartes en main pour réfléchir, et se demander qui des trois personnages nous pourrions être, avortée, avorteuse ou bourreau, et lequel des trois est le plus à plaindre ou à maudire.
S'il y a lieu.

-Madame-

Qui touche à mon corps je le tue
de Valentine Goby
éd. Gallimard 2008

mercredi 19 novembre 2008

Le roman de la Cité Interdite, t.1: Le Mandat du Ciel

Dans la Chine du 17e siècle, un jeune garçon issu d'une famille très pauvre, Tchouen-yun, se fait prédire un avenir des plus fastueux: la vieille sorcière de son village lui assure qu'un jour "tous les trésors existant sous le ciel se trouverait entre ses mains". Elle prédit également à l'ami de Tchouen-yun, Wen-sieou, fils de nobles du même comté, que lui reviendrait "l'écrasant destin de soutenir l'empereur".
De quoi faire rêver les plus cartésiens...
Certains de leur destinée, les deux amis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour aider leur bonne étoile.

A une époque charnière pour la Chine impériale, vieille de quatre mille ans, les deux amis vont prendre des chemins divergents, et éloignés l'un de l'autre vont voir se profiler une ère d'incertitudes et de chaos.

La difficulté de lecture, parfois rencontrée dans certains textes sur la Chine, n'a pas cours ici: Asada Jirô (auteur japonais) nous entraîne dans un ballet d'impressions, de passions et d'évènements historiques.

-Madame-

Le roman de la Cité Interdite,
tome1: Le Mandat du Ciel
de Asada Jirô
éd.Picquier 2008



dimanche 2 novembre 2008

L'ombre des voyageuses

Au 18e siècle, dans les Vosges, une jeune femme à la chevelure flamboyante, la Rouge Bête, est accusée du meurtre de deux hommes.
Elle fuit pour échapper à la vengeance des habitants de son village avec Cauvin, son ami d'enfance, qui prévoit de traverser avec elle l'Atlantique, en direction du Nouveau Monde.

Mais ce voyage ne se déroulera pas vraiment dans les conditions voulue, la Rouge Bête en sera transformée à jamais. Devenue pirate, milicienne en Louisiane, chef de bande redoutable, elle retournera en France et règlera de vieux comptes, avant de repartir à jamais.

Écrit dans la langue de l'époque, ce roman est une histoire incroyable, remarquable, qui me fait penser aux grands romans d'aventure d'Alexandre Dumas. Quel talent M. Pelot, quelles recherches vous avez dû mener, sur la langue comme sur l'Histoire de ces deux continents, la "Vieille Europe" et l'Amérique!
Rien de mieux qu'un tel roman pour rire du snobisme de certains, qui s'amusent à faire passer la drôle de rumeur de la déchéance de la culture française...

-Madame-

L'ombre des voyageuses
de Pierre Pelot
éd. Pocket 2008

vendredi 3 octobre 2008

Sous la surface des roses

Gregory Crewdson est un photographe à l'univers très particulier.
Avant la parution de ce livre en français, je l'ai cherché chez d'autres libraires parisiens, spécialisés en photos et graphisme. Je leur ai demandé s'il existait d'autres titres de cet artiste disponibles en France. Mais ni à La Chambre Claire, ni au Regard Moderne (librairie incroyable, à voir absolument si on veut se rendre compte du sentiment d'Ali Baba quand il a découvert sa caverne... le libraire est une mine de savoir et de gentillesse) Gregory Crewdson n'était représenté. Et d'après ces spécialistes, aucun autre photographe n'a d'univers similaire.
Ses clichés, à la mise en scène cinématographique, sont très colorés, la lumière est travaillée, et pourtant l'abattement des personnages rend sinistre ces prises de vues.

Les détails sont très importants chez Crewdson: chaque photo mérite plusieurs regards. A la première vision, on trouve le sujet souvent sordide, toujours triste. Puis on observe un peu mieux, on découvre que ce qu'on prenait pour de la terre recouvrant un lit et une moquette est en réalité un amas de roses. La tristesse reste, mais l'histoire n'est plus la même.
J'ai fait le test avec une collègue, qui trouvait ces clichés un peu rudes. Elle a fini par me demander ce qui avait bien pu se passer avant la prise de vue. Et après...
En librairie les clients sont curieux, ouvrent le livre et découvrent ces photos. Et les même réflexions tombent...

La préface de Russell Banks éclaire encore un peu plus le lecteur sur le travail de Crewdson, et nous permet de mieux l'appréhender.

La curiosité étant un des meilleurs défauts qui soit, laissez-vous tenter, demandez à votre libraire préféré de vous présenter ce photographe hors norme...

-Madame-

Sous la surface des roses
de Gregory Crewdson
éd. Textuel 2008

mardi 23 septembre 2008

Daphné disparue

Juan est un auteur espagnol "en vue". Le soir de son anniversaire, un accident de voiture lui fait perdre la mémoire.
A son réveil, son premier réflexe est de chercher dans son carnet des indices de son passé. Sa dernière note commence par une petite phrase: "Je suis tombé amoureux d'une inconnue..."
De là tout s'enchaîne. Juan enquête pour savoir qui il est, et de quelle femme il a pu tomber amoureux.
Les hauts personnages du monde des Lettres, des enquêteurs au service des écrivains, des serveurs empressés de restaurants littéraires, des littérateurs du dimanche... un drôle de cirque va envahir la vie de ce pauvre homme, et nous laisse enfin avec un sentiment de paranoïa et de schizophrénie aigüe...

Daphné disparue est une satyre du monde éditorial, soit-disant au service de l'art et des artistes, dans lequel certains grands éditeurs français pourraient sûrement se reconnaître.
Ce monde éditorial mis de côté, Daphné disparue est une lecture plaisante, de détente, qui n'a pas pour vocation que de critiquer un métier, mais de faire passer un agréable moment à son lecteur. Pas LE roman de la rentrée, donc, mais à souligner tout de même...

-Madame-

Daphné disparue
de José Carlos Somoza
éd. Actes Sud 2008

dimanche 14 septembre 2008

Pour Vous

Delphine se grime, se fait passer pour des disparus, remplace provisoirement des proches, va jusqu'à mettre son corps au service des autres, sous couvert de contrats signés dans sa petite entreprise de service.
Mais elle n'a que dédain pour ses clients, car les sentiments de solitude, de manque et d'infini tristesse qui les animent sont pour elle la plus grande des faiblesses de l'Homme...
On lit cette histoire et on se dit que cette femme est barge, mauvaise, que non, ce n'est pas possible, jamais on ne pourrait demander aide et assistance à ce type de personne.

Dominique Mainard sait y faire: l'ambiance indéfinissable de ce roman happe son lecteur, lui donne un curieux goût en bouche, lui fait presque aimer son personnage, pourtant détestable, et lui laisse un souvenir de grand, très grand plaisir de lecture.

J'ai adoré ce roman.
Dominique Mainard m'a offert mon coup de coeur de la rentrée, elle mérite d'être aussi reconnue que les grands noms de la littérature qui hantent les médias en cette fin d'année.
Un conseil? Ne passez pas à côté.

-Madame-

Pour vous
de Dominique Mainard
éd. Joëlle Losfeld 2008

mercredi 27 août 2008

Le Livre des Nuits

J'ai fait une pause dans la lecture des livres à paraître en cette très prochaine rentrée littéraire, pour me délecter de ce roman. Sombre, poétique, fantastique en bien des passages et pourtant ancré dans la réalité, on découvre avec Sylvie Germain de quelle façon les âmes se façonnent, l'influence des êtres humains sur leur entourage.
Il s'agit d'un texte dur, peu de sourires viennent affleurer la surface de cette histoire de famille française, rythmée par les conflits inter-générationnels et mondiaux.

Un jeune garçon, Victor-Flandrin, quitte les eaux calmes des canaux où il a toujours vécu sur le conseil de sa grand-mère, vieille fée bienfaitrice durement touchée par les épreuves qui ont jalonnées sa vie.
Après quelques années passées dans les profondeurs de la terre, après quelques temps d'errance, il arrive un jour au village de Terre-Noire, à la frontière du pays, dans ce coin où la guerre chaque fois s'annonce, et chaque fois se fait cruelle.
La ferme dans laquelle il s'arrime va devenir le nid de sa famille, là où ses enfants, tous jumeaux, vont naître, grandir et apprendre le monde en constante ébullition.
La vie de cet homme, marquée par les guerres de 1870, 14-18 et 39-45, est faite d'amour, de haine, de violence et de pleurs. Et de magie, aussi...

-Madame-

Le Livre des Nuits
de Sylvie Germain
éd. Folio Gallimard 2007
1985

mercredi 6 août 2008

La femme en vert

Dans un quartier en construction aux abords de Reykjavik, des enfants découvrent des ossements.
Le commissaire Erlendur Sveinsson, secondé par ses collègues Elinborg et Sigurdur Oli, enquête sur les causes de la mort de leur propriétaire. Cette recherche va faire remonter à la surface une sordide histoire de famille, vieille de plusieurs dizaines d'années:

Sous la violence de son mari, sous la chape de peur, intense, que celui-ci a abattu sur sa femme et ses enfants, une mère de famille tente de survivre, dans la crainte constante de se faire à nouveau tabasser, insulter.
Indridason fait résonner chaque cri de cette mère au plus profond de nous, chaque baffe nous frappe de plein fouet, chaque regard terrorisé des enfants vers leur mère nous flanque des frissons d'angoisse.
On retrouve ainsi en parallèle l'enquête du commissaire islandais et de son équipe, puis l'histoire de ses hommes et de ses femmes profondément marquées par la solitude et la famille plus que présente.

Arnaldur Indridason se plaît à nous démontrer l'importance de la Grande Histoire sur la petite, et d'un environnement difficile sur l'état d'esprit des Islandais. Au travers de son personnage central, Erlendur, qui subit lui aussi les affres de la paternité et de la vie en couple ratée, on visite une Islande noircie, sombre... et pourtant très attirante.


-Madame-

La Femme en vert
d'Arnaldur Indridason
éd. Points Seuil 2007
2001

La mesure du temps

Mamo et Lamamo, frères jumeaux nés en 1974 dans un village du Nigéria, ont un objectif très clair: devenir célèbres. Quel qu'en soit le moyen!
L'indifférence de leur père et la haine qu'ils entretiennent à son égard sera leur principal moteur.

On atteint la célébrité de bien des manières, eux choisissent de devenir soldats.
Mais Mamo est malade, seul son frère pourra fuir le village et accomplir son rêve.
Condamné à rester au village, Mamo lit et étudie pour combler l'ennui de journées d'inaction. Devenu professeur , il se lance dans l'écriture d'une Histoire de son peuple et décrit son pays: colonisation, christianisation sont des termes récurrents de cette Histoire, les grands personnages qui ont façonné l'économie et la politique du Nigéria sont souvent des blancs imbus de pouvoir, ou des noirs profitant de situations houleuses. Mamo rencontrera les descendants de ces personnages, et tentera de décrypter les documents qu'on voudra bien lui montrer.

Pendant ce temps, Lamamo traverse plusieurs pays d'Afrique en guerre. Les nouvelles qu'il envoie de loin en loin à son frère présente une autre réalité de l'Afrique, terrible, où la violence au quotidien devient presque anodine.

La mesure du temps nous décrit une Afrique quotidienne, politique, moderne , et éloigne définitivement l'image "Banania" que certains pourraient encore imaginer.
C'est un texte prenant, de ceux qui ne laissent pas insensible et se rappellent à nous à chaque évocation de ce continent.


-Madame-

La mesure du temps
de Helon Habila
éd. Actes Sud 2008

jeudi 26 juin 2008

Rituel

Deux mains fraîchement coupées sont retrouvées dans un port.
Avec l'aide de Dundas, son coéquipier, et de Caffery, tout juste débarqué de Londres à Bristol, Flea part à la quête du propriétaire de ces mains.

Des rites chamaniques africains, des enquêteurs au passé lourd, des victimes de la drogue devenues des victimes de malades tortionnaires, tous les ingrédients y sont pour en faire un bon polar, sanglant et inquiétant.

Sauf que Rituel ne m'a pas convaincu.
Une héroïne en deuil qui semble porter le monde, un commissaire violent qui ne pense qu'à la mort et à la rédemption, de petits africains qui parlent couramment le "Ya bon Banania", une froideur générale que je n'arrive pas vraiment à expliquer, et l'utilisation de clefs déjà trop souvent affectées à ce type de roman, font du dernier ouvrage de Mo Hayder un polar peu satisfaisant, à mon goût.

Je reste donc sur ma faim, mi-figue mi-raisin, et pars de ce pas à la recherche d'un prochain texte plus envoûtant...

-Madame-

Rituel
de Mo Hayder
éd. Presses de la Cité
2008

mercredi 28 mai 2008

Ouest

L'écriture hachée de Vallejo pourrait rebuter. J'ai eu un peu de mal, d'abord, à apprécier cette façon d'écrire.
Mais l'histoire est là, derrière, qui vous saisi et ne vous lâche plus:

La famille Lambert, au service du domaine des Perrières, quelque part dans l'Ouest de la France, voit arriver un nouveau maître, l'héritier du château.

Le baron de l'Aubépine. Un homme étrange, brimé toute sa vie par son père, puis par sa femme. Et qui tient sa revanche: la liberté d'action.
Ce qui inquiète un peu les Lambert, d'ailleurs. Car l'homme a de drôles de manies...
Républicain zélé sous l'Empire de Napoléon III, il teste les convictions de son garde-chasse, qui n'en a qu'une: servir le domaine, sans faire d'intrigues.
Ouest est l'histoire de cette famille, sous l'emprise d'un maître difficile à suivre et à cerner, au passé rebelle et au présent trouble.

Roman étonnant, il prend par surprise. On pense lire un récit descriptif, calme et posé comme le Lambert, on découvre des situations inquiétantes, comme ce baron de l'Aubépine.

Roman sombre, déroutant, il a déjà rencontré un très large public, depuis sa nomination au Goncourt 2007. A lire, si ce n'est déjà fait!

-Madame-

Ouest
de François Vallejo
éd. Points Seuil 2008
2007

mardi 13 mai 2008

La ballade de Baby


Baby vit à Montréal avec Jules, son père. Ils vivent dans une situation précaire, passent d'hôtels miteux en deux pièces pourris, n'ont jamais d'argent en poche, mais se portent un amour immense, plus amical que filial.
Jules n'avait que quinze ans à la naissance de Baby. La mère de celle-ci est décédée un an après, Jules doit donc s'occuper de sa fille, mais la maturité ne fait pas partie de ses qualités.
Comment élever une petite fille lorsqu'on est jeune, insouciant (voire inconscient), fragile, malade, drogué et naïf?
Baby évolue donc dans ce milieu misérable où tous les rêves sont permis, où l'avenir a des frontières, et où la démerde est le maître mot pour s'en sortir.
Adulte bien avant l'heure, au milieu d'enfants et d'adolescents aux histoires similaires, Baby est une enfant intelligente qui raconte sa vie sans pathos, avec lucidité, et avec une façon de trouver de l'optimisme là où il n'y en a plus qui allège beaucoup son histoire.
Ce roman m'a marquée. Il fait partie de ces textes qui reviennent régulièrement en mémoire, et qui ne se laissent pas abandonner dans les méandres de l'oubli...

-Madame-
La ballade de Baby
éd. 10/18 2008
2006

lundi 5 mai 2008

Les aventures oubliées du baron de Münchhausen


Le baron de Münchhausen a été fait prisonnier.
Après tant d'aventures extraordinaires, il est vendu comme esclave, quelque part en Orient.
Son nouveau maître, trop heureux d'être tombé sur ce légendaire soldat, lui propose un marché: il devra lui narrer ses histoires et lui faire croire en leur vérité, ou être exécuté le lendemain, dès l'aube.
En une nuit, le baron va décrire des rencontres inédites à peine croyables, des paysages fabuleux, et toujours avec cette foi intact en l'amour, en l'aventure, en son courage et en la vie, sa vie.

L'auteur et illustrateur de cette bande dessinée, Olivier Supiot, nous offre des planches de toute beauté et un scénario qui colle parfaitement à l'oeuvre de Bürger.
Pour ceux qui n'auront ni lu le livre original, ni vu le film, je leur conseil non seulement de découvrir la bd de Supiot, mais de lire le texte de Bürger et de voir le film de Terry Gilliam: il y a là matière à rêver!

-Madame-

Le aventures oubliées du baron de Münchhausen,
Vol. 1: Les orientales
de Olivier Supiot
éd. Vent d'Ouest
2008

lundi 28 avril 2008

Les gens du Raval

Il s'agit d'un catalogue d'exposition photographique. Exposition parisienne, passée, finie, fermée.
Alors pourquoi en parler, deux ans après?
Parce que ces photos me touchent. J'ai rouvert le livre hier soir, et une fois de plus, alors que les conditions réunies à la fondation Henri Cartier-Bresson n'y étaient plus, je me suis prise une claque. Une trempe, diraient certains...
Le Raval, c'est un quartier pauvre de Barcelone, l'équivalent de notre rue Saint-Denis dans les années 80 - 90, fréquenté par des prostituées, des enfants pauvres, des hommes et des femmes errants...
Ces photos en noirs et blancs, prises dans les années 60 par Joan Colom, témoignent de ce passé plein de vie, de misère, d'éclats de rire et de coups de sang.
En publiant certains clichés de la série du Raval en 1964, Colom va provoquer un véritable scandale au sein de l'Espagne franquiste, et se verra intenter un procès par une femme photographiée dans ce quartier. Incrédule, blessé, il décide d'arrêter la photographie, qu'il ne reprendra que dans les années 80, une fois à la retraite.

Le site web des éditions Steidl vous propose de visionner quelques clichés de la série du Raval. Vous trouverez d'autres photos en fouillant dans les moteurs de recherche, mais la qualité n'y est pas, le livre est bien plus intéressant.

-Madame-

Les Gens du Raval
de Joan Colom
éditions Steidl 2006
(cet ouvrage a été réédité sous le titre "Raval", chez le même éditeur)

dimanche 27 avril 2008

pause lecture

Le libraire

mercredi 23 avril 2008

La Trempe

Magyd Cherfi est la figure charismatique de Zebda. L'historique de ce groupe est le reflet d'un parcours dédié à l'écriture, aux valeurs républicaines et à la tolérance. Magyd Cherfi est un homme qui se construit. Il revendique sans haine. Il a des colères, des engagements mais il ne se laisse pas submerger par un quelconque esprit de revanche: il ne construit pas contre, il construit avec. Il parle de la difficulté à exister, à trouver sa place entre le monde familial immigré et la société française, de la difficulté pour un greffon à s'épanouir. C'est le problème universel du regard des autres, du regard vers soi, de la misère et de la "normalité" (la différence). C'est le décalage entre ce que l'on est et ce que l'on voudrait être, un combat intérieur tout autant qu'extérieur.

Dès le premier récit, Magyd Cherfi nous interpelle: il est avec son groupe à la fin d'un concert. L'ambiance est pesante, il y a eu du grabuge...
Dès le premier récit, tout est là: la violence gratuite, absurde et désarmante; le communautarisme qui sans cesse le rattrape, le communautarisme qu'il aimerait tant fuir; les incompréhensions, la communication bancale, biaisée toujours et malgré tout.
Il y a aussi cette façon de manier l'écriture, de malmener les phrases amoureusement. On sent le baiser dans la bouche, la langue qui laisse échapper les mots. On se laisse happer par le tourbillon de la vie.
Et la trempe vient très vite à la lecture du deuxième chapitre: la cruauté des enfants, la dureté; la mère omniprésente, étouffante; les tabous et les interdits culturels; l'apprentissage de la langue; les échecs et les déceptions, le décalage toujours...

Il faut la gentillesse et la lucidité de Magyd Cherfi pour ne pas en pleurer.

Celui-ci nous offre de très belles pages sur l'amour maternel, extrême et encombrant, sur ces femmes qui vivent par procuration à travers la télé, dans l'ambition qu'elles ont pour leurs enfants. Il fait montre d'une grande pudeur par rapport à son père que l'on devine en filigrane, dur, empêtré dans des principes, enfermé dans une rigidité, une rigueur désolante: le silence.
Silence qui annonce l'échec de l'Amour; toujours le décalage, la retenue au sein du couple. La communication impossible, ces chaînes dont Magyd Cherfi n'arrive pas à se défaire: une incapacité à partager ses sentiments avec des mots, avec son corps...

Vient ensuite le dernier texte. En stigmatisant certains ministres par rapport à leurs origines, Magyd Cherfi commet, à mon sens, un faux-pas. Les récit précédents suffisaient à comprendre, à mettre en garde. Je suis triste et amer.
Et oui, Magyd, il existe des français d'origine (nord)-africaine qui sont à droite et c'est déjà du racisme de s'en étonner. C'est oublier le libre-arbitre.
Et je reprends le livre à la lumière du dernier chapitre (je n'y vois plus qu'un discours militant à l'ombre du communautarisme):
C'est faire peu de cas de tous les travailleurs pauvres qui ne sont pas (nord)-africains. C'est ignorer que les métiers les plus ingrats sont réservés aux personnes les plus fragiles, les plus exploitables: nouveaux immigrants, personnes en échec scolaire, en difficulté familiale; que des "réseaux" existent, des communautés se "partagent" (se réservent) certains emplois par une sorte d'entraide malheureuse (miséreuse). C'est oublier que la France ne se limite pas aux grandes villes et que des français de souche occupent les places derrière les camions-bennes et les marteaux-piqueurs. C'est reprendre les discours politico-médiatiques qui voudraient nous faire croire que les français d'origine (nord)-africaine ne sont pas intégrés. S'il y a un racisme de classe, il ignore la couleur et la race. L'argent n'a pas d'odeur, il exclut, il dédaigne, il fait mal.

C'est comprendre au fond, derrière les mots de Magyd Cherfi, qu'un arbre déplacé met du temps à reprendre racine, que l'apprentissage de la langue est la meilleure des armes pour pouvoir se construire et que la politique corrompt tous les discours, même les plus justes, les plus sincères.

-Monsieur-

de Magyd Cherfi (on peut écouter certaines chansons de Zebda et de Magyd Cherfi gratuitement sur Deezer.)
aux éditions Actes Sud
2007

lundi 21 avril 2008

"Les hommes qui n'aimaient pas les femmes", Millénium t.1

Mickael Blomkvist , journaliste économique pour le journal Millénium, vient d'être jugé pour diffamation après avoir publié un long reportage sans avoir vérifié ses sources sur un important industriel suédois.

Condamné, discrédité, il accepte l'invitation d'un autre ténor de l'industrie suédoise, Henrik Vanger.
Celui-ci lui propose une mission déroutante: enquêter sur la disparition de sa nièce Harriet, survenue 40 ans plus tôt, jamais élucidée.

Dans le même temps une jeune femme, Lisbeth Salander, se voit confier par son patron des enquêtes qu'elle mène mieux que quiconque. Difficile à cerner, elle refuse de révéler le moindre détail de sa vie privée.
Un client va lui demander de fouiller dans la vie de Blomkvist...

Larsson a eu le génie d'affubler ses personnages de personnalité courante, mais en les présentant de telle façon qu'elles nous semblent constituer des caractères vraiment particuliers.
La conception du roman, l'histoire et ses personnages auxquels on s'attache très vite font de ces trois romans un de ses best-sellers qui doivent moins à une médiatisation à outrance qu'au vrai plaisir des lecteurs et à un bouche-à-oreille efficace.
Amateur de polars, on suit l'histoire de Stieg Larsson avec intérêt, puis avec passion.
Avec "addiction" même, de l'aveu d'un lecteur de ma connaissance.

Stieg Larsson n'aura jamais connaissance du succès de sa trilogie: il est décédé en 2004, après avoir livré sa trilogie à son éditeur suédois...
Mais attention, rumeur: un quatrième tome de la série Millénium aurait été en partie rédigé par l'auteur, juste avant son décès.
Il semble que la famille de celui-ci (divisée par une sombre histoire d'héritage) ne soit pas d'accord sur la parution de ce nouveau roman, sans le point final apposé par l'auteur lui-même. Les fans devront donc patienter quelque temps avant de savoir s'ils doivent attendre une suite au troisième tome!

-Madame-

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, Millénium vol.1
La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, Millénium vol.2
La reine dans le palais des courants d'air
, Millénium vol.3
Stieg Larsson
éd. Actes Sud, collection Actes Noires
2004

samedi 19 avril 2008

Pause Lecture

mercredi 16 avril 2008

Le Montespan

Le marquis de Montespan est le cocu le plus célèbre de l'Histoire de France.
Pour la plupart des hommes de la cour de Louis XIV, se faire pousser les cornes par le monarque divin était à quelque chose près un don de Dieu. Fortune, richesse sous toutes les formes, anoblissement rapide de toute la famille sont les premiers avantages qu'obtiennent les maris "honorés" par le souverain solaire.
Louis-Henri Pardaillan de Montespan n'est pas vraiment de cet avis: partager les beautés et la vaillance nuptiale de son épouse n'est pas pour lui plaire.
Devant l'omnipotence du roi, il tentera un certain nombre de provocations, toutes plus rocambolesques les unes que les autres.
Ainsi les parisiens de l'époque ont vu défiler dans les rues un carrosse peint en noir, surmonté de cornes de cerf aux quatre coins du véhicule.
Les mêmes cornes ont rapidement investi le blason familial, au grand dam du fils du marquis, pour qui la bienséance attendue par le monarque était un devoir pour tous les sujets de sa majesté. Notons que le jeune marquis d'Antin n'avait que trois ans...

Mais qu'en est-il de la radieuse marquise? Celle-ci ne se sent plus de joie, elle vide les caisses de l'Etat aussi sûrement que les attributs du roi (si vous me permettez l'expression).
Le pouvoir et l'or semblent mieux lui convenir que l'heureuse misère du pauvre Louis-Henri, malgré l'amour fou que celui-ci lui voue.

Avec beaucoup d'humour, de poésie et de tendresse pour le courageux cocu, Jean Teulé nous dépeint une histoire bien mieux connue du côté de la sulfureuse (et dangereuse) marquise que de celle de son malheureux époux.

-Madame-

Le Montespan
de Jean Teulé
éditions Julliard
2008

mardi 15 avril 2008

L'un pour l'autre, les écrivains dessinent

Rien n'est plus angoissant que de décloisonner les structures, rien n'est plus réducteur qu'une classification.
Je reprendrai donc la réflexion des différents initiateurs de ce catalogue par rapport au problème qu'ils soulèvent: un écrivain peu-il être dessinateur, peintre ou sculpteur?

À l'origine est le trait, le signe. L'écriture est une expression. La lettre une représentation. L'homme parle à travers le geste. Les premiers graffitis, les premières écritures et la calligraphie, tout est lié. Le dessin est une composante de l'écrit, du rapport à l'autre et au Monde. L'écrivain griffonne, biffe, remplit des pages et des pages de signes. On est déjà dans le dessin.

Mais le propos est autre: on parle de dessin d'Art; c'est une échelle de valeur; doit-on s'intéresser à l'écrivain par le biais du dessin? Le dessin est-il un apport à son travail, à sa réflexion? Un complément à la compréhension de son "œuvre"? S'intéresse-t-on au dessin pour lui-même? Pourquoi l'on s'y attache? La raison est-elle juste? Le regard n'est-il pas biaisé par la notoriété de l'auteur?

Il n'y a pas de réponse satisfaisante... d'ailleurs, pourquoi chercher un intérêt, pourquoi se justifier? Pourquoi ne pas parler de plaisir tout simplement puisque c'est de cela qu'il s'agit: se laisser aller au plaisir.
Cette exposition et ce livre (formidablement illustré) n'ont d'autre objet que de décloisonner, d'ouvrir des horizons, de nous faire découvrir et regarder... retrouver les compagnons de nos lectures passées, nous emmener vers d'autres.
Il y a quelque chose d'apaisant à se nourrir de ces dessins, ces manuscrits... une forme de création à l'état pur qui donne envie de grandir, qui donne envie d'être beau.

-Monsieur-

de Olivier Corpet, Jean-Jacques Lebel, Emmanuelle Lambert, Claire Paulhan, François Letaillieur, Michèle Métail, Jean Le Gac, Sophie Bogaert.
en co-édition avec l'Imec et Buchet-Chastel
dans la collection les Cahiers dessinés (dont on peut saluer la qualité)
2008

Je profite de ce sujet pour renvoyer sur le site de la fondation de la Poste qui émet un billet complémentaire sur le sujet.

lundi 14 avril 2008

Le CRL et "Livre/échange"

( Attention : Mise à jour 2013 en fin d'article )
Au mois de mars j'ai découvert un type de structure que je ne connaissais pas: le Centre Régional des Lettres (CRL).
Il a en charge le soutien des professionnels de la chaîne du livre dans la région où il est implanté. On peut retrouver ces associations sous différentes appellations comme ARL (Agence Régionale du Livre) ou CRL selon les régions. Vous trouverez les coordonnées et les actions de la plupart de ces organisations sur le site de la FILL (Fédération Interrégionale du Livre et de la Lecture).

Ainsi éditeurs, libraires, bibliothécaires, auteurs, mais aussi conteurs, traducteurs et illustrateurs peuvent les contacter et y trouver des indications sur les aides et ressources disponibles en région.
Ces organisations sont aussi un moyen pour les lecteurs de trouver un certain nombre d'informations sur les évènements littéraires de leur région et de dénicher des idées de lecture.
Appui, coordination, guide et soutien sont le fer de lance de ces structures qui multiplient les passerelles vers le grand public.

J'ai donc passé le mois de mars au CRL de Basse-Normandie, à Caen.
J'y ai travaillé auprès de Nathalie Colleville, responsable du service Communication et Information.
C'est, entre autres, à Nathalie que les professionnels annoncent une animation littéraire prévue dans les semaines ou les mois à venir.
On la joint également lorsqu'un livre paraît en Basse-Normandie: après en avoir pris connaissance (avec chaque fois le même plaisir), elle en parlera dans la revue du CRL qu'elle rédige quasiment intégralement, Livre/échange.

Je vous conseille plus que vivement de prendre connaissance de ce trimestriel gratuit, disponible en PDF sur le site du CRL. Vous pouvez bien entendu vous y abonner, quel que soit votre lieu d'habitation.
Vous y trouverez des articles sur les animations littéraires, expositions, festivals, salons en Basse-Normandie, des interviews, portraits, dossiers, agendas, rencontres... En bref, une revue de 16 pages (sans compter les suppléments, une à deux fois par an) à très haute valeur ajoutée, animée d'une très jolie plume.

Bien loin d'être un journal fermé sur la Basse-Normandie, chauvin et passéiste, Livre/échange est une véritable revue d'actualité littéraire avec une ouverture sur ce qui se fait dans le monde, en lien direct ou plus subtil avec la Normandie. Il suffit qu'un écrivain soit de passage dans la région pour que Nathalie lise ses ouvrages, propose de le rencontrer, de l'interviewer et de donner envie à ses lecteurs de (re)découvrir l'auteur.
Si vous avez besoin de la contacter pour la prévenir de la parution prochaine d'un ouvrage ou de l'organisation d'une animation, je vous propose de lui envoyer un courriel, elle vous répondra rapidement!
Il serait vraiment dommage de passer à côté du Livre/échange d'autant que le travail du CRL de Basse-Normandie ne s'arrête pas là.

Une autre de ses actions est l'organisation d'un festival de créations artistiques des pays nordiques, émaillé de spectacles d'art vivant, d'expositions, et surtout de rencontres littéraires, Les Boréales.


Rendez-vous incontournable en France pour les passionnés de culture nordique (rappelons que l'université de Caen regroupe certains des plus éminents spécialistes de Scandinavie), on y trouve pendant une quinzaine de jours une belle invitation au voyage. Les Boréales sont l'occasion idéale d'un dépaysement et d'une ouverture sur le monde.
(J'en profite pour remercier en particulier Guillaume pour son accueil)

Cette année, Les Boréales auront lieu à Caen du 17 au 30 novembre.

Enfin, un service que je crois unique en France, en ce qui concerne les CRL, c'est le service Normannia: il s'agit d'une bibliothèque d'ouvrages numérisés, très anciens ou plus récents sur le patrimoine et l'Histoire de la Normandie.
Avant même de connaître l'existence du CRL, j'ai pu trouver grâce à Normannia des informations sur un ancêtre, pépiniériste de la région de Falaise, qui avait fait le sujet d'un chapitre d'une revue des années 30. Recherche étonnante s'il en est et résultat tout aussi surprenant! La numérisation avance et offre des potentialités de connaissances vraiment enthousiasmantes.

Voici donc une autre façon de vivre la création littéraire et la culture en région. Réjouissant!


-Madame-

Centre Régional des Lettres de Basse-Normandie
10, rue du Château d'eau
14000 Caen
www.crl.basse-normandie.com :site en cour de refonte, la prochaine version devrait être mise en ligne cet été.

Une petite mise à jour s'imposait depuis l'écriture de cet article en 2008.

Le CRL étant une structure vivante, celui-ci continue d'évoluer. Voici quelques nouvelles :
L'équipe du CRL de Basse Normandie a rejoint ses nouveaux locaux ( l'inauguration a lieu le 7 novembre 2013) près du Mémorial de Caen.
Certaines personnes dont on parlait précédemment ont mis leur expérience et leurs compétences au service d'autres structures ; ainsi, Nathalie Colleville a rejoint la communication du théâtre de Caen.
Le festival des Boréales continue vaillamment de nous faire découvrir les littératures Nordiques en s'ouvrant largement à la création artistique. Il débute, cette année 2013, le 15 Novembre, avec pour invités d'honneur, l'Islande et la Lituanie.
L'implication du CRL dans la vie littéraire est d'autant plus importante que la situation des métiers du Livre est délicate pour beaucoup de ses acteurs en ces périodes tourmentées. Nous ne pouvons donc que leur souhaiter : "Bon Vent !"

Leur nouvelle adresse est :
Centre régional des Lettres de Basse-Normandie
UNICITE
Bâtiment E
14 rue Alfred Kastler
CS 75438
14054 Caen Cedex 4

vendredi 11 avril 2008

Pause Lecture

mardi 8 avril 2008

Jules Barbey d'Aurevilly

Le bicentenaire de la naissance de Jules Barbey d'Aurevilly est l'occasion pour bien des éditeurs de revenir sur cette figure littéraire du XIXème siècle. Trop souvent occultée par l'image caricaturale du personnage-écrivain, l'œuvre mérite le détour à plus d'un titre. Trois ouvrages récemment sortis dépoussièrent l'univers de Barbey. Chaque auteur tente à sa façon de nous ouvrir les portes d'une écriture racée libérée du carcan émotionnel et partisan dans lequel l'ont confinée de nombreux analystes.

Le premier d'entre-eux, Une Nature Ardente de Dominique Bussillet, est " enluminé " par les dessins de Gilbert Bazard. L'ouvrage est un petit bijou de raffinement: la pureté des reproductions, la qualité du texte...
Il n'est que le choix du papier, sa couleur, son épaisseur pour se sentir happer par la force éclatante d'une œuvre que Dominique Bussillet nous raconte intensément. Son essai est d'une beauté d'écriture, d'un classicisme devenu rare. Les mots se nouent avec les citations, s'entremêlent, les gravures prolongent le texte plus qu'elles ne l'accompagnent... comme le lierre sur la pierre, la lumière est indissociable des herbes agitées par le vent. Barbey est organique. Dominique Bussillet nous révèle avec grâce une histoire d'Amour et de tourments; ce livre est un partage.

Une Nature Ardente
de Dominique Bussillet et de Gilbert Bazard
aux éditions Cahiers du Temps
Nathalie Colleville nous propose un entretien avec Dominique Bussiller dans le Livre-échange n°41 consultable en pdf . N'hésitez pas à vous abonner, c'est gratuit et bien écrit.


Dans un autre registre, Pierre Leberruyer nous propose une réédition enrichie et renouvelée d'un livre publié en 2002 par les éditions Manche-tourisme. Il nous prend par la main pour une promenade avec Barbey d'Aurevilly.
Pierre Leberruyer classe, explique, situe, raconte; il se fait guide, un formidable guide, érudit, fort plaisant. Son livre est émaillé de citations et de notes, de références historiques et littéraires. C'est un cadeau pour les amoureux d'un Cotentin que l'on traverse pas à pas... le cheminement d'un homme et de son œuvre.

Paysages envoûtants et demeures romantiques au pays et dans l'œuvre de Jules Barbey d'Aurevilly
de Pierre Leberruyer (textes et nombreuses photographies)
aux éditions Orep


Durant plusieurs années Michel Pinel s'est plongé dans le fonds du Musée de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Passionné, il nous dévoile avec satisfaction un grand nombre de ses découvertes.
Barbey Le Scandaleux est la somme de ces documents très souvent méconnus. En parcourant ce livre, on a l'impression d'entrer chez un ami qui étale sur la table les trésors dénichés. Michel Pinel est enthousiaste, ce qui ne nuit en rien à la rigueur de l'ouvrage. Nous apprenons Barbey, son œuvre, ses amours, ses amitiés et ses inimitiés; ses éditions et ses illustrateurs nous sont tour à tour présentés, le souvenir est prolongé. Avec cet album foisonnant, parfois proche du pêle-mêle, Michel Pinel nous offre une étude accessible et riche en images de ce grand écrivain.

(une étourderie s'est glissée page 235, conformément à ce qui est écrit page 226 Hermann Quéru est décédé en 1978 et non en 1979)

Barbey d'Aurevilly le Scandaleux
de Michel Pinel
aux éditions Eurocibles
tél:02.33.55.00.00

Signalons que Thierry Leprévost a rédigé deux articles illustrés de photos sur les traces de Barbey d'Aurevilly dans le numéro 64 de Patrimoine Normand (Barbey en Cotentin) et dans le numéro 65 de la même revue (Barbey à Caen). Trimestriel disponible aux éditions Heimdal.

Une nouvelle revue d'actualité culturelle, indépendante et gratuite, consacre, elle-aussi, quelques pages à Barbey d'Aurevilly avec de très belles photos de Guillaume Jouet (Manche Territoire d'expression).

J'ai dû en oublier... ce sera pour une prochaine fois.

-Monsieur-

lundi 7 avril 2008

Une ombre sur le Roi - Soleil

Sous le règne de Louis XIV, l'affaire des Poisons fit scandale.
Pourtant, le "Tout-Paris" ignorait le versant le plus noir de l'affaire qui n'était connu que de très peu de personnes: Louvois, Secrétaire d'Etat à la Guerre et Surintendant des Postes, La Reynie, premier Lieutenant de Police en titre (charge créée par Colbert), ainsi que Louis XIV lui-même.
Car, sous l'affaire des Poisons qui fit trembler les honnêtes maris et les amants mal-aimés, se cachaient de sordides affaires de messes noires, de sacrifices d'enfants, de devineresses qui se faisaient sorcières et de curés qui se faisaient démons.
Le Roi-Soleil voulait la grandeur de la France et la propreté de son règne. Il décida la création d'une Chambre ardente, cour judiciaire exceptionnelle, et ordonna la Question pour toutes les personnes mises en cause dans ces affaires de crimes.
Toutes? Non. Car des proches du roi étaient directement concernés. Des proches qu'il aurait été très malséant de voir condamnés publiquement au vu de l'estime que leur avait accordée le monarque divin.
Les soupçons les plus importants se portèrent sans conteste sur la Montespan, maîtresse officielle de Louis XIV et mère de sept de ses enfants.
Justice et secret d'Etat allaient-ils cohabiter?

Chaque page de cet essai aux allures de roman nous plonge dans l'effroi et l'horreur qu'ont ressenti les enquêteurs en évoluant dans les sombres recoins de Paris, où les pratiques les plus abjectes se déroulaient.
Ces agissements impliquaient toutes les classes sociales: tiers-état, clergé et noblesse étaient (in)dignement représentés dans ces funestes lieux.

Si l'on peut avoir du mal avec l'écriture de Claude Quétel, la richesse de la documentation et la construction de ce texte permettent de découvrir une de ces Grandes Affaires qui ont fait trembler le trône de France....

-Madame-

Une ombre sur le Roi-Soleil
de Claude Quétel
éditions Larousse
collection L'Histoire comme un roman

Le Fou

Raffi (alias Hakob Mélik Hakobian) est un auteur arménien du 19e siècle.
Témoin des tourments vécus par son peuple, il s'en est fait le porte-parole, au travers de romans épiques largement lus et appréciés dans son pays.

Le Fou retrace la vie d'Arméniens chrétiens dans un petit village d'Anatolie, situé dans l'ancienne Arménie turque.
A cette époque, la pression des Turcs musulmans sur le peuple des chrétiens arméniens se fait de plus en plus forte, et annonce leur massacre par les Turcs et les Kurdes, durant la guerre de 1877-1878.
Vartan, jeune marchand ambulant, se rend au village d'O, où le maire l'accueille chez lui.
Ce jeune homme va faire venir chez le vieux Khatcho un étrange philosophe, M. Doudoukdjian, qui tente par tous les moyens de faire accepter des idées modernes aux villageois: il aimerait voir ces paysans pacifiques et soumis se révolter, prendre les armes et donner enfin de l'instruction à leurs enfants, filles et garçons.
Ces idées ne sont pas du goût de tous, et vont provoquer les foudres des autorités de cette partie de l'Anatolie.

C'est dans ce contexte que se noue une histoire d'amour dramatique:
Une jeune fille, Lala, fait tourner la tête d'hommes mûrs et inquiétants: le Fatha bey, chef des brigands kurdes de la région, et Thomas effendi, dignitaire arménien au service des Turcs ottomans.
Vartan, amoureux lui aussi de la belle Lala, rêve de l'emmener loin des dangers que font peser sur elle ces hommes de pouvoir.

Certains décrivent Raffi comme étant le "Dumas arménien". Personnellement je le rapprocherai plus de Paul Féval avec son roman "Le Bossu", par sa manière un peu emphatique de décrire ses personnages : ici chacun est soit bon, soit mauvais, pas de demi-mesure, ce qui m'a un peu refroidi au début.

Très vite toutefois, la valeur historique de ce roman m'a tenu en haleine. Les personnages sont attachants, j'ai pris de plus en plus de plaisir à suivre leurs aventures et à découvrir une culture et une Histoire que je ne connaissais que très superficiellement.

Il faut noter au passage le très bon travail des éditions Bleu Autour ( dont j'ai déjà parlé lors de ma critique de la nouvelle de Leïla Sebbar, Louisa), leur recherche de textes de qualité à travers le monde est remarquable.
A surveiller de près, donc!

-Madame-

"Le Fou"
Raffi (Hakob Mélik Hakobian)
éditions Bleu Autour 2007
collection "D'un lieu l'autre"
1880

vendredi 4 avril 2008

Pause Lecture

Notre rentrée se fait doucement mais sûrement...

mardi 1 avril 2008

Chagrin d'école

" Chagrin d'école " a trouvé ses lecteurs, il en séduira d'autres.
Amateur du Pennac-romancier, je pensais, en ouvrant ce livre, passer un bon moment. Cet homme a une faconde plaisante, la bonne humeur communicative, le regard franc et le sourire facile; malheureusement...

Pennac parle de lui-même. C'est un fait. On le voit grandir, être cancre à l'école, en famille, dans le regard des autres; être cancre jusqu'au déclic inattendu: un enseignant qui l'encourage, lui fait confiance, lui donne confiance.
Les chapitres se suivent: Pennac cancre, Pennac enseignant-modèle (où sont les lauriers?), retour au cancre et aux cancres. Il édulcore mais pourquoi pas. La réalité est parfois invraisemblable et les miracles existent. On ne demande qu'à le croire, qu'à le suivre. Son optimisme fait du bien.
Mais il y a un " mais ". Imperceptiblement, le ton devient sentencieux et moralisateur. Redondant, Pennac alourdit son propos. Je tourne les pages mollement. Daniel Pennac m'ennuie.
Son essai se prolonge avec un plaidoyer pour les jeunes de banlieue, forcément blacks ou beurs, forcément cancres. Sans s'étendre sur leurs travers, il les défend en les montrant du doigt: ils sont notre futur, les génies incompris. Il reprend l'imagerie des quartiers, déborde de naïveté et d'idées reçues. Il les connaît: il enseigne (ou plutôt il a enseigné). Il tient la vérité et n'oublie pas de se jeter des fleurs au passage. C'est de bonne guerre mais ça peut agacer. Pennac tient sa revanche, le cancre fait la leçon. Le prof est sympathique. Sa vision simpliste et schématique dégouline de bons sentiments. Pennac passe de pédagogue à démagogue.
Je décroche. Trop, c'est trop. Je n'ai pas eu de " passeur " à l'école! Je ne sais pas de quoi il parle! Je feuillette les dernières pages. Je survole. Il pousse son raisonnement, progresse, devient intéressant mais je n'ai plus l'envie. Je n'ai plus l'étincelle. Il ne me reste qu'à attendre d'éventuelles retrouvailles, un livre dans quelque temps qui pourra me consoler de ce " chagrin d'école ".

J'aurais aimé que Pennac ait une parole pour les cancres isolés, ceux qui ne sont pas chefs de bande. Ceux qui s'acharnent et qui travaillent, ceux qui peinent et ne trichent pas. Obstinés, laborieux et moqués de toutes parts, ils sont là, ils existent, ils se murent: ce sont eux les exclus, ceux que personne ne veut entendre, les " débiles " qu'il vaut mieux oublier.
J'aimerais aussi comprendre pourquoi certains élèves décrochent. Pourquoi certains dévissent arrivés en sixième ou en classe de seconde? On ne naîtrait pas cancre?
Je terminerai sur un souvenir:
il y a 25 ans; les temps changent, mais il y a 25 ans les classes de rattrapage étaient des classes délaissées où s'entassaient dans un état proche de l'abandon les élèves à et en difficultés.
Il faut croire que tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir M. Pennac en cours.

-Monsieur-

de Daniel Pennac
aux éditions Gallimard
2007

vendredi 14 mars 2008

Pause toujours

Nous continuons nos lectures et nos découvertes jusqu'au 30 mars 2008 afin de mieux vous les faire partager. À bientôt.

-Madame et Monsieur-

samedi 8 mars 2008

vendredi 7 mars 2008

Nona

Comment aborder ce recueil de nouvelles?

-En marchant! En marchant du bout des pieds. Avec délicatesse. Avec rythme et maintien. L'esprit léger, le nez en l'air. Attention! L'auteur nous prend la main... il nous donne son accord... on embarque avec lui tout en restant à terre.
Cet oiseau-là est un drôle de poète.

Jean-Luc Coudray s'attache au quotidien. Ses chroniques sont claires; tout ce qu'il y a de plus banales et ordinaires. Et pourtant... ancrés dans le quotidien ses textes courts s'en éloignent de manière poétique, assez inattendue.

Jean-Luc Coudray affectionne la logique de l'absurde, le sourire à côté de la figure. Il pose un regard détaché sur les scènes qu'il décrit. Il sait que c'est du théâtre ou du rêve. Rien de grave en tout cas. Ses personnages sont des acteurs; ils jouent... mais pour de vrai! Ce sont des enfants dans une cour de récré et un enfant ne fait pas semblant.
" Même pas cap'! Même pas mal!"
"Pan! T'es mort. "

Fin de l'histoire. Il n'y a plus de jeu.

On passe à autre chose. Il faut serrer les rangs, reprendre le cours normal des heures qui passent et qui s'allongent. Jean-Luc Coudray s'en moque, il s'amuse. Il s'évade, sorte de chroniqueur lunaire. Il est présent mais en absence, ou plutôt en double de lui-même.

Certains s'écoutent parler, lui se (nous) regarde vivre avec un flegme et une sérénité inébranlable. Ses nouvelles sont légères comme le regard rêveur de celui qui s'arrête en pleine course pour regarder les autres.
Le monde autour de lui prend forme; les décors, les objets, la nature, le sensible, l'invisible s'humanisent. C'est comme un sentiment d'Amour mêlé d'adrénaline.
Jean-Luc Coudray s'amuse. Il nous balade, nous prend la main, on s'envole avec lui, on reste au ras du sol, on flotte à quelques centimètres, on plane au fond de nos chaussures. Ce sentiment léger est tellement agréable: ce n'est pas de l'ivresse, c'est un style.
Ce point de vue décalé dans la bascule des mots, ce maniement exquis, c'est une respiration.

-Monsieur-

de Jean-Luc Coudray (Le site est très complet mais peu fantaisiste en comparaison des livres de l'auteur.)
aux éditions de L'Amourier (un extrait du livre est disponible sur leur site)
1997