mardi 24 février 2009

Tribulations d'un précaire

Il existe certains boulots qu'on ne peut faire que malgré soi. De ces jobs trop difficiles pour les tenir plus de 3 semaines sans en perdre la raison. De ces postes qu'on ne réclame que l'estomac vide, en attendant des jours meilleurs.
Et puis parfois ces emplois s'enchaînent, se donnent la main, nous entraînent dans une lente descente en enfer.
Iain Levison nous décrit dans ses Tribulations sa propre expérience, au sortir d'une fac de lettres totalement inutile (voir dangereuse) pour un CV.
Avec humour, ironie et finesse, il nous invite dans un monde qu'on voudrait croire parallèle, mais qui n'est que trop réel.


-Madame-

Tribulations d'un précaire
de Iain Levinson
éditions Liana Levi, collection Piccolo
2009

lundi 1 décembre 2008

Qui touche à mon corps je le tue

Trois personnages gravitent autour de l'exécution d'une "faiseuse d'ange". Trois personnes violemment touchées par les conséquences de l'avortement bien avant sa légalisation en France, pour des raisons très différentes.

Lucie L., jeune femme à l'enfance remplie de lumière et de l'amour de sa mère, s'avorte en solitaire, loin de son mari envoyé au STO, pendant la guerre.

Marie G., condamnée à mort pour avortements multiples, et donc assassinats aux yeux de la justice française, vit sa dernière journée et revient sur sa vie, les enchaînements qui en ont fait une "sorcière", avant sa mort. Elle sera l'une des dernières femmes décapitées avant l'abolition de la peine de mort.

Enfin, Henri D., héritier de la charge d'exécuteur des hautes oeuvres, s'apprête à obéir aux ordres de l'Etat et à faire passer sur la planche à bascule le corps bientôt sans vie de Marie G., avec tout le professionalisme et les questions qu'il ne se pose plus sur le rôle que lui donne cette charge.

Une journée douloureuse, vécue avec ces trois êtres condamnés d'avance à subir les conséquences de ce qu'ils étaient, sont et sont devenus, dans un état d'esprit très clair et sans concession, dans la plus grande solitude. La violence des actes est dite sans fioritures, sans appitoiements, toute nue.

Un roman cru, touchant, violent mais sans volonté de faire voir l'horreur. Avoir les cartes en main pour réfléchir, et se demander qui des trois personnages nous pourrions être, avortée, avorteuse ou bourreau, et lequel des trois est le plus à plaindre ou à maudire.
S'il y a lieu.

-Madame-

Qui touche à mon corps je le tue
de Valentine Goby
éd. Gallimard 2008

mercredi 19 novembre 2008

Le roman de la Cité Interdite, t.1: Le Mandat du Ciel

Dans la Chine du 17e siècle, un jeune garçon issu d'une famille très pauvre, Tchouen-yun, se fait prédire un avenir des plus fastueux: la vieille sorcière de son village lui assure qu'un jour "tous les trésors existant sous le ciel se trouverait entre ses mains". Elle prédit également à l'ami de Tchouen-yun, Wen-sieou, fils de nobles du même comté, que lui reviendrait "l'écrasant destin de soutenir l'empereur".
De quoi faire rêver les plus cartésiens...
Certains de leur destinée, les deux amis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour aider leur bonne étoile.

A une époque charnière pour la Chine impériale, vieille de quatre mille ans, les deux amis vont prendre des chemins divergents, et éloignés l'un de l'autre vont voir se profiler une ère d'incertitudes et de chaos.

La difficulté de lecture, parfois rencontrée dans certains textes sur la Chine, n'a pas cours ici: Asada Jirô (auteur japonais) nous entraîne dans un ballet d'impressions, de passions et d'évènements historiques.

-Madame-

Le roman de la Cité Interdite,
tome1: Le Mandat du Ciel
de Asada Jirô
éd.Picquier 2008



dimanche 2 novembre 2008

L'ombre des voyageuses

Au 18e siècle, dans les Vosges, une jeune femme à la chevelure flamboyante, la Rouge Bête, est accusée du meurtre de deux hommes.
Elle fuit pour échapper à la vengeance des habitants de son village avec Cauvin, son ami d'enfance, qui prévoit de traverser avec elle l'Atlantique, en direction du Nouveau Monde.

Mais ce voyage ne se déroulera pas vraiment dans les conditions voulue, la Rouge Bête en sera transformée à jamais. Devenue pirate, milicienne en Louisiane, chef de bande redoutable, elle retournera en France et règlera de vieux comptes, avant de repartir à jamais.

Écrit dans la langue de l'époque, ce roman est une histoire incroyable, remarquable, qui me fait penser aux grands romans d'aventure d'Alexandre Dumas. Quel talent M. Pelot, quelles recherches vous avez dû mener, sur la langue comme sur l'Histoire de ces deux continents, la "Vieille Europe" et l'Amérique!
Rien de mieux qu'un tel roman pour rire du snobisme de certains, qui s'amusent à faire passer la drôle de rumeur de la déchéance de la culture française...

-Madame-

L'ombre des voyageuses
de Pierre Pelot
éd. Pocket 2008

vendredi 3 octobre 2008

Sous la surface des roses

Gregory Crewdson est un photographe à l'univers très particulier.
Avant la parution de ce livre en français, je l'ai cherché chez d'autres libraires parisiens, spécialisés en photos et graphisme. Je leur ai demandé s'il existait d'autres titres de cet artiste disponibles en France. Mais ni à La Chambre Claire, ni au Regard Moderne (librairie incroyable, à voir absolument si on veut se rendre compte du sentiment d'Ali Baba quand il a découvert sa caverne... le libraire est une mine de savoir et de gentillesse) Gregory Crewdson n'était représenté. Et d'après ces spécialistes, aucun autre photographe n'a d'univers similaire.
Ses clichés, à la mise en scène cinématographique, sont très colorés, la lumière est travaillée, et pourtant l'abattement des personnages rend sinistre ces prises de vues.

Les détails sont très importants chez Crewdson: chaque photo mérite plusieurs regards. A la première vision, on trouve le sujet souvent sordide, toujours triste. Puis on observe un peu mieux, on découvre que ce qu'on prenait pour de la terre recouvrant un lit et une moquette est en réalité un amas de roses. La tristesse reste, mais l'histoire n'est plus la même.
J'ai fait le test avec une collègue, qui trouvait ces clichés un peu rudes. Elle a fini par me demander ce qui avait bien pu se passer avant la prise de vue. Et après...
En librairie les clients sont curieux, ouvrent le livre et découvrent ces photos. Et les même réflexions tombent...

La préface de Russell Banks éclaire encore un peu plus le lecteur sur le travail de Crewdson, et nous permet de mieux l'appréhender.

La curiosité étant un des meilleurs défauts qui soit, laissez-vous tenter, demandez à votre libraire préféré de vous présenter ce photographe hors norme...

-Madame-

Sous la surface des roses
de Gregory Crewdson
éd. Textuel 2008

mardi 23 septembre 2008

Daphné disparue

Juan est un auteur espagnol "en vue". Le soir de son anniversaire, un accident de voiture lui fait perdre la mémoire.
A son réveil, son premier réflexe est de chercher dans son carnet des indices de son passé. Sa dernière note commence par une petite phrase: "Je suis tombé amoureux d'une inconnue..."
De là tout s'enchaîne. Juan enquête pour savoir qui il est, et de quelle femme il a pu tomber amoureux.
Les hauts personnages du monde des Lettres, des enquêteurs au service des écrivains, des serveurs empressés de restaurants littéraires, des littérateurs du dimanche... un drôle de cirque va envahir la vie de ce pauvre homme, et nous laisse enfin avec un sentiment de paranoïa et de schizophrénie aigüe...

Daphné disparue est une satyre du monde éditorial, soit-disant au service de l'art et des artistes, dans lequel certains grands éditeurs français pourraient sûrement se reconnaître.
Ce monde éditorial mis de côté, Daphné disparue est une lecture plaisante, de détente, qui n'a pas pour vocation que de critiquer un métier, mais de faire passer un agréable moment à son lecteur. Pas LE roman de la rentrée, donc, mais à souligner tout de même...

-Madame-

Daphné disparue
de José Carlos Somoza
éd. Actes Sud 2008

dimanche 14 septembre 2008

Pour Vous

Delphine se grime, se fait passer pour des disparus, remplace provisoirement des proches, va jusqu'à mettre son corps au service des autres, sous couvert de contrats signés dans sa petite entreprise de service.
Mais elle n'a que dédain pour ses clients, car les sentiments de solitude, de manque et d'infini tristesse qui les animent sont pour elle la plus grande des faiblesses de l'Homme...
On lit cette histoire et on se dit que cette femme est barge, mauvaise, que non, ce n'est pas possible, jamais on ne pourrait demander aide et assistance à ce type de personne.

Dominique Mainard sait y faire: l'ambiance indéfinissable de ce roman happe son lecteur, lui donne un curieux goût en bouche, lui fait presque aimer son personnage, pourtant détestable, et lui laisse un souvenir de grand, très grand plaisir de lecture.

J'ai adoré ce roman.
Dominique Mainard m'a offert mon coup de coeur de la rentrée, elle mérite d'être aussi reconnue que les grands noms de la littérature qui hantent les médias en cette fin d'année.
Un conseil? Ne passez pas à côté.

-Madame-

Pour vous
de Dominique Mainard
éd. Joëlle Losfeld 2008

mercredi 27 août 2008

Le Livre des Nuits

J'ai fait une pause dans la lecture des livres à paraître en cette très prochaine rentrée littéraire, pour me délecter de ce roman. Sombre, poétique, fantastique en bien des passages et pourtant ancré dans la réalité, on découvre avec Sylvie Germain de quelle façon les âmes se façonnent, l'influence des êtres humains sur leur entourage.
Il s'agit d'un texte dur, peu de sourires viennent affleurer la surface de cette histoire de famille française, rythmée par les conflits inter-générationnels et mondiaux.

Un jeune garçon, Victor-Flandrin, quitte les eaux calmes des canaux où il a toujours vécu sur le conseil de sa grand-mère, vieille fée bienfaitrice durement touchée par les épreuves qui ont jalonnées sa vie.
Après quelques années passées dans les profondeurs de la terre, après quelques temps d'errance, il arrive un jour au village de Terre-Noire, à la frontière du pays, dans ce coin où la guerre chaque fois s'annonce, et chaque fois se fait cruelle.
La ferme dans laquelle il s'arrime va devenir le nid de sa famille, là où ses enfants, tous jumeaux, vont naître, grandir et apprendre le monde en constante ébullition.
La vie de cet homme, marquée par les guerres de 1870, 14-18 et 39-45, est faite d'amour, de haine, de violence et de pleurs. Et de magie, aussi...

-Madame-

Le Livre des Nuits
de Sylvie Germain
éd. Folio Gallimard 2007
1985

mercredi 6 août 2008

La femme en vert

Dans un quartier en construction aux abords de Reykjavik, des enfants découvrent des ossements.
Le commissaire Erlendur Sveinsson, secondé par ses collègues Elinborg et Sigurdur Oli, enquête sur les causes de la mort de leur propriétaire. Cette recherche va faire remonter à la surface une sordide histoire de famille, vieille de plusieurs dizaines d'années:

Sous la violence de son mari, sous la chape de peur, intense, que celui-ci a abattu sur sa femme et ses enfants, une mère de famille tente de survivre, dans la crainte constante de se faire à nouveau tabasser, insulter.
Indridason fait résonner chaque cri de cette mère au plus profond de nous, chaque baffe nous frappe de plein fouet, chaque regard terrorisé des enfants vers leur mère nous flanque des frissons d'angoisse.
On retrouve ainsi en parallèle l'enquête du commissaire islandais et de son équipe, puis l'histoire de ses hommes et de ses femmes profondément marquées par la solitude et la famille plus que présente.

Arnaldur Indridason se plaît à nous démontrer l'importance de la Grande Histoire sur la petite, et d'un environnement difficile sur l'état d'esprit des Islandais. Au travers de son personnage central, Erlendur, qui subit lui aussi les affres de la paternité et de la vie en couple ratée, on visite une Islande noircie, sombre... et pourtant très attirante.


-Madame-

La Femme en vert
d'Arnaldur Indridason
éd. Points Seuil 2007
2001

La mesure du temps

Mamo et Lamamo, frères jumeaux nés en 1974 dans un village du Nigéria, ont un objectif très clair: devenir célèbres. Quel qu'en soit le moyen!
L'indifférence de leur père et la haine qu'ils entretiennent à son égard sera leur principal moteur.

On atteint la célébrité de bien des manières, eux choisissent de devenir soldats.
Mais Mamo est malade, seul son frère pourra fuir le village et accomplir son rêve.
Condamné à rester au village, Mamo lit et étudie pour combler l'ennui de journées d'inaction. Devenu professeur , il se lance dans l'écriture d'une Histoire de son peuple et décrit son pays: colonisation, christianisation sont des termes récurrents de cette Histoire, les grands personnages qui ont façonné l'économie et la politique du Nigéria sont souvent des blancs imbus de pouvoir, ou des noirs profitant de situations houleuses. Mamo rencontrera les descendants de ces personnages, et tentera de décrypter les documents qu'on voudra bien lui montrer.

Pendant ce temps, Lamamo traverse plusieurs pays d'Afrique en guerre. Les nouvelles qu'il envoie de loin en loin à son frère présente une autre réalité de l'Afrique, terrible, où la violence au quotidien devient presque anodine.

La mesure du temps nous décrit une Afrique quotidienne, politique, moderne , et éloigne définitivement l'image "Banania" que certains pourraient encore imaginer.
C'est un texte prenant, de ceux qui ne laissent pas insensible et se rappellent à nous à chaque évocation de ce continent.


-Madame-

La mesure du temps
de Helon Habila
éd. Actes Sud 2008

jeudi 26 juin 2008

Rituel

Deux mains fraîchement coupées sont retrouvées dans un port.
Avec l'aide de Dundas, son coéquipier, et de Caffery, tout juste débarqué de Londres à Bristol, Flea part à la quête du propriétaire de ces mains.

Des rites chamaniques africains, des enquêteurs au passé lourd, des victimes de la drogue devenues des victimes de malades tortionnaires, tous les ingrédients y sont pour en faire un bon polar, sanglant et inquiétant.

Sauf que Rituel ne m'a pas convaincu.
Une héroïne en deuil qui semble porter le monde, un commissaire violent qui ne pense qu'à la mort et à la rédemption, de petits africains qui parlent couramment le "Ya bon Banania", une froideur générale que je n'arrive pas vraiment à expliquer, et l'utilisation de clefs déjà trop souvent affectées à ce type de roman, font du dernier ouvrage de Mo Hayder un polar peu satisfaisant, à mon goût.

Je reste donc sur ma faim, mi-figue mi-raisin, et pars de ce pas à la recherche d'un prochain texte plus envoûtant...

-Madame-

Rituel
de Mo Hayder
éd. Presses de la Cité
2008

mercredi 28 mai 2008

Ouest

L'écriture hachée de Vallejo pourrait rebuter. J'ai eu un peu de mal, d'abord, à apprécier cette façon d'écrire.
Mais l'histoire est là, derrière, qui vous saisi et ne vous lâche plus:

La famille Lambert, au service du domaine des Perrières, quelque part dans l'Ouest de la France, voit arriver un nouveau maître, l'héritier du château.

Le baron de l'Aubépine. Un homme étrange, brimé toute sa vie par son père, puis par sa femme. Et qui tient sa revanche: la liberté d'action.
Ce qui inquiète un peu les Lambert, d'ailleurs. Car l'homme a de drôles de manies...
Républicain zélé sous l'Empire de Napoléon III, il teste les convictions de son garde-chasse, qui n'en a qu'une: servir le domaine, sans faire d'intrigues.
Ouest est l'histoire de cette famille, sous l'emprise d'un maître difficile à suivre et à cerner, au passé rebelle et au présent trouble.

Roman étonnant, il prend par surprise. On pense lire un récit descriptif, calme et posé comme le Lambert, on découvre des situations inquiétantes, comme ce baron de l'Aubépine.

Roman sombre, déroutant, il a déjà rencontré un très large public, depuis sa nomination au Goncourt 2007. A lire, si ce n'est déjà fait!

-Madame-

Ouest
de François Vallejo
éd. Points Seuil 2008
2007

mardi 13 mai 2008

La ballade de Baby


Baby vit à Montréal avec Jules, son père. Ils vivent dans une situation précaire, passent d'hôtels miteux en deux pièces pourris, n'ont jamais d'argent en poche, mais se portent un amour immense, plus amical que filial.
Jules n'avait que quinze ans à la naissance de Baby. La mère de celle-ci est décédée un an après, Jules doit donc s'occuper de sa fille, mais la maturité ne fait pas partie de ses qualités.
Comment élever une petite fille lorsqu'on est jeune, insouciant (voire inconscient), fragile, malade, drogué et naïf?
Baby évolue donc dans ce milieu misérable où tous les rêves sont permis, où l'avenir a des frontières, et où la démerde est le maître mot pour s'en sortir.
Adulte bien avant l'heure, au milieu d'enfants et d'adolescents aux histoires similaires, Baby est une enfant intelligente qui raconte sa vie sans pathos, avec lucidité, et avec une façon de trouver de l'optimisme là où il n'y en a plus qui allège beaucoup son histoire.
Ce roman m'a marquée. Il fait partie de ces textes qui reviennent régulièrement en mémoire, et qui ne se laissent pas abandonner dans les méandres de l'oubli...

-Madame-
La ballade de Baby
éd. 10/18 2008
2006

lundi 5 mai 2008

Les aventures oubliées du baron de Münchhausen


Le baron de Münchhausen a été fait prisonnier.
Après tant d'aventures extraordinaires, il est vendu comme esclave, quelque part en Orient.
Son nouveau maître, trop heureux d'être tombé sur ce légendaire soldat, lui propose un marché: il devra lui narrer ses histoires et lui faire croire en leur vérité, ou être exécuté le lendemain, dès l'aube.
En une nuit, le baron va décrire des rencontres inédites à peine croyables, des paysages fabuleux, et toujours avec cette foi intact en l'amour, en l'aventure, en son courage et en la vie, sa vie.

L'auteur et illustrateur de cette bande dessinée, Olivier Supiot, nous offre des planches de toute beauté et un scénario qui colle parfaitement à l'oeuvre de Bürger.
Pour ceux qui n'auront ni lu le livre original, ni vu le film, je leur conseil non seulement de découvrir la bd de Supiot, mais de lire le texte de Bürger et de voir le film de Terry Gilliam: il y a là matière à rêver!

-Madame-

Le aventures oubliées du baron de Münchhausen,
Vol. 1: Les orientales
de Olivier Supiot
éd. Vent d'Ouest
2008

lundi 28 avril 2008

Les gens du Raval

Il s'agit d'un catalogue d'exposition photographique. Exposition parisienne, passée, finie, fermée.
Alors pourquoi en parler, deux ans après?
Parce que ces photos me touchent. J'ai rouvert le livre hier soir, et une fois de plus, alors que les conditions réunies à la fondation Henri Cartier-Bresson n'y étaient plus, je me suis prise une claque. Une trempe, diraient certains...
Le Raval, c'est un quartier pauvre de Barcelone, l'équivalent de notre rue Saint-Denis dans les années 80 - 90, fréquenté par des prostituées, des enfants pauvres, des hommes et des femmes errants...
Ces photos en noirs et blancs, prises dans les années 60 par Joan Colom, témoignent de ce passé plein de vie, de misère, d'éclats de rire et de coups de sang.
En publiant certains clichés de la série du Raval en 1964, Colom va provoquer un véritable scandale au sein de l'Espagne franquiste, et se verra intenter un procès par une femme photographiée dans ce quartier. Incrédule, blessé, il décide d'arrêter la photographie, qu'il ne reprendra que dans les années 80, une fois à la retraite.

Le site web des éditions Steidl vous propose de visionner quelques clichés de la série du Raval. Vous trouverez d'autres photos en fouillant dans les moteurs de recherche, mais la qualité n'y est pas, le livre est bien plus intéressant.

-Madame-

Les Gens du Raval
de Joan Colom
éditions Steidl 2006
(cet ouvrage a été réédité sous le titre "Raval", chez le même éditeur)

dimanche 27 avril 2008

pause lecture

Le libraire

mercredi 23 avril 2008

La Trempe

Magyd Cherfi est la figure charismatique de Zebda. L'historique de ce groupe est le reflet d'un parcours dédié à l'écriture, aux valeurs républicaines et à la tolérance. Magyd Cherfi est un homme qui se construit. Il revendique sans haine. Il a des colères, des engagements mais il ne se laisse pas submerger par un quelconque esprit de revanche: il ne construit pas contre, il construit avec. Il parle de la difficulté à exister, à trouver sa place entre le monde familial immigré et la société française, de la difficulté pour un greffon à s'épanouir. C'est le problème universel du regard des autres, du regard vers soi, de la misère et de la "normalité" (la différence). C'est le décalage entre ce que l'on est et ce que l'on voudrait être, un combat intérieur tout autant qu'extérieur.

Dès le premier récit, Magyd Cherfi nous interpelle: il est avec son groupe à la fin d'un concert. L'ambiance est pesante, il y a eu du grabuge...
Dès le premier récit, tout est là: la violence gratuite, absurde et désarmante; le communautarisme qui sans cesse le rattrape, le communautarisme qu'il aimerait tant fuir; les incompréhensions, la communication bancale, biaisée toujours et malgré tout.
Il y a aussi cette façon de manier l'écriture, de malmener les phrases amoureusement. On sent le baiser dans la bouche, la langue qui laisse échapper les mots. On se laisse happer par le tourbillon de la vie.
Et la trempe vient très vite à la lecture du deuxième chapitre: la cruauté des enfants, la dureté; la mère omniprésente, étouffante; les tabous et les interdits culturels; l'apprentissage de la langue; les échecs et les déceptions, le décalage toujours...

Il faut la gentillesse et la lucidité de Magyd Cherfi pour ne pas en pleurer.

Celui-ci nous offre de très belles pages sur l'amour maternel, extrême et encombrant, sur ces femmes qui vivent par procuration à travers la télé, dans l'ambition qu'elles ont pour leurs enfants. Il fait montre d'une grande pudeur par rapport à son père que l'on devine en filigrane, dur, empêtré dans des principes, enfermé dans une rigidité, une rigueur désolante: le silence.
Silence qui annonce l'échec de l'Amour; toujours le décalage, la retenue au sein du couple. La communication impossible, ces chaînes dont Magyd Cherfi n'arrive pas à se défaire: une incapacité à partager ses sentiments avec des mots, avec son corps...

Vient ensuite le dernier texte. En stigmatisant certains ministres par rapport à leurs origines, Magyd Cherfi commet, à mon sens, un faux-pas. Les récit précédents suffisaient à comprendre, à mettre en garde. Je suis triste et amer.
Et oui, Magyd, il existe des français d'origine (nord)-africaine qui sont à droite et c'est déjà du racisme de s'en étonner. C'est oublier le libre-arbitre.
Et je reprends le livre à la lumière du dernier chapitre (je n'y vois plus qu'un discours militant à l'ombre du communautarisme):
C'est faire peu de cas de tous les travailleurs pauvres qui ne sont pas (nord)-africains. C'est ignorer que les métiers les plus ingrats sont réservés aux personnes les plus fragiles, les plus exploitables: nouveaux immigrants, personnes en échec scolaire, en difficulté familiale; que des "réseaux" existent, des communautés se "partagent" (se réservent) certains emplois par une sorte d'entraide malheureuse (miséreuse). C'est oublier que la France ne se limite pas aux grandes villes et que des français de souche occupent les places derrière les camions-bennes et les marteaux-piqueurs. C'est reprendre les discours politico-médiatiques qui voudraient nous faire croire que les français d'origine (nord)-africaine ne sont pas intégrés. S'il y a un racisme de classe, il ignore la couleur et la race. L'argent n'a pas d'odeur, il exclut, il dédaigne, il fait mal.

C'est comprendre au fond, derrière les mots de Magyd Cherfi, qu'un arbre déplacé met du temps à reprendre racine, que l'apprentissage de la langue est la meilleure des armes pour pouvoir se construire et que la politique corrompt tous les discours, même les plus justes, les plus sincères.

-Monsieur-

de Magyd Cherfi (on peut écouter certaines chansons de Zebda et de Magyd Cherfi gratuitement sur Deezer.)
aux éditions Actes Sud
2007

lundi 21 avril 2008

"Les hommes qui n'aimaient pas les femmes", Millénium t.1

Mickael Blomkvist , journaliste économique pour le journal Millénium, vient d'être jugé pour diffamation après avoir publié un long reportage sans avoir vérifié ses sources sur un important industriel suédois.

Condamné, discrédité, il accepte l'invitation d'un autre ténor de l'industrie suédoise, Henrik Vanger.
Celui-ci lui propose une mission déroutante: enquêter sur la disparition de sa nièce Harriet, survenue 40 ans plus tôt, jamais élucidée.

Dans le même temps une jeune femme, Lisbeth Salander, se voit confier par son patron des enquêtes qu'elle mène mieux que quiconque. Difficile à cerner, elle refuse de révéler le moindre détail de sa vie privée.
Un client va lui demander de fouiller dans la vie de Blomkvist...

Larsson a eu le génie d'affubler ses personnages de personnalité courante, mais en les présentant de telle façon qu'elles nous semblent constituer des caractères vraiment particuliers.
La conception du roman, l'histoire et ses personnages auxquels on s'attache très vite font de ces trois romans un de ses best-sellers qui doivent moins à une médiatisation à outrance qu'au vrai plaisir des lecteurs et à un bouche-à-oreille efficace.
Amateur de polars, on suit l'histoire de Stieg Larsson avec intérêt, puis avec passion.
Avec "addiction" même, de l'aveu d'un lecteur de ma connaissance.

Stieg Larsson n'aura jamais connaissance du succès de sa trilogie: il est décédé en 2004, après avoir livré sa trilogie à son éditeur suédois...
Mais attention, rumeur: un quatrième tome de la série Millénium aurait été en partie rédigé par l'auteur, juste avant son décès.
Il semble que la famille de celui-ci (divisée par une sombre histoire d'héritage) ne soit pas d'accord sur la parution de ce nouveau roman, sans le point final apposé par l'auteur lui-même. Les fans devront donc patienter quelque temps avant de savoir s'ils doivent attendre une suite au troisième tome!

-Madame-

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, Millénium vol.1
La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, Millénium vol.2
La reine dans le palais des courants d'air
, Millénium vol.3
Stieg Larsson
éd. Actes Sud, collection Actes Noires
2004

samedi 19 avril 2008

Pause Lecture

mercredi 16 avril 2008

Le Montespan

Le marquis de Montespan est le cocu le plus célèbre de l'Histoire de France.
Pour la plupart des hommes de la cour de Louis XIV, se faire pousser les cornes par le monarque divin était à quelque chose près un don de Dieu. Fortune, richesse sous toutes les formes, anoblissement rapide de toute la famille sont les premiers avantages qu'obtiennent les maris "honorés" par le souverain solaire.
Louis-Henri Pardaillan de Montespan n'est pas vraiment de cet avis: partager les beautés et la vaillance nuptiale de son épouse n'est pas pour lui plaire.
Devant l'omnipotence du roi, il tentera un certain nombre de provocations, toutes plus rocambolesques les unes que les autres.
Ainsi les parisiens de l'époque ont vu défiler dans les rues un carrosse peint en noir, surmonté de cornes de cerf aux quatre coins du véhicule.
Les mêmes cornes ont rapidement investi le blason familial, au grand dam du fils du marquis, pour qui la bienséance attendue par le monarque était un devoir pour tous les sujets de sa majesté. Notons que le jeune marquis d'Antin n'avait que trois ans...

Mais qu'en est-il de la radieuse marquise? Celle-ci ne se sent plus de joie, elle vide les caisses de l'Etat aussi sûrement que les attributs du roi (si vous me permettez l'expression).
Le pouvoir et l'or semblent mieux lui convenir que l'heureuse misère du pauvre Louis-Henri, malgré l'amour fou que celui-ci lui voue.

Avec beaucoup d'humour, de poésie et de tendresse pour le courageux cocu, Jean Teulé nous dépeint une histoire bien mieux connue du côté de la sulfureuse (et dangereuse) marquise que de celle de son malheureux époux.

-Madame-

Le Montespan
de Jean Teulé
éditions Julliard
2008